un texte indédit de Jérôme Juin
À la suite de gibiers charnus et de fruits juteux, de jattes débordant de pirojki dorés, pareils à des œufs d’or sur un nid de salade, de pains cuits plus gros qu’une bûche de sapin, de soupières aux ingrédients de saison, répandant dans l’air des parfums irréels de potirons et d’oignons, des arômes étourdissants de choux et de betteraves, son esprit a été saisi par l’arrivée d’un invité inopiné, venu comme un dessert avant l’heure. A cet instant, il a lâché ses couverts devant son festin, tourné la tête dans la direction de la sourde odeur, qui venait de s’insinuer à travers l’entrebâillement de la porte, saveur pourtant moins alléchante que toutes les autres, mais dont la présence, ô combien plus forte, s’est révélé à lui avec la force d’un coup derrière la tête. Sa mémoire confuse a reconnu, pêle-mêle, un parfum de thé amer et chaud, puis des odeurs de pain grillé, de poisson fumé, et d’omelettes à la poêle. Malgré son vertige, il s‘est levé de table, puis a couru, à demi éveillé, encore perdu entre les couloirs de sa maison natale, avant de trouver le four encore brûlant, ce monstre de briques, de la bouche duquel s’échappait un fumet extraordinaire, enivrant. Fasciné, il a posé les genoux à terre, pris entre ses mains ces murs graisseux, enfoncé sa tête dans les chaleurs de l’enfer, pour mieux s’enfumer de ses exhalaisons.
Quand, soudain, à travers le bruyant craquement du charbon, a grommelé une voix, depuis le fond des tuyaux :
- Tu gênes le passage, camarade. Qui es-tu pour te coucher aux pieds de l’office ?
En forme de lèvres, des flammes ont remué dans le fourneau, crépitant et sifflant, lâchant de fins brandons sur son visage brûlé. Puis, une main brutale a soulevé son corps, a tiré son vêtement dans le dos, l’extirpant violemment de ses cauchemars. Comme sous la violente lumière, ses yeux ont peiné à s’ouvrir, c’est à travers un minuscule interstice qu’il a aperçu non pas un four, ni le visage d’un homme, mais une sorte de gros gâteau rougeaud, débordant de crème, avec en son centre une énorme fraise. Ni une ni deux, un parfum sucré a fait le tour de ses narines, et malgré son corps, aride comme un désert, alors que tout son désespoir n’avait jusqu’alors pas su lui tirer la plus petite larme, un filet de salive a coulé au coin de ses lèvres. Mais, dans l’élan pour attraper la sucrerie, son bras a faibli, pareil à un ressort usé et lâche. Il a suffi de cet instant, et toute sa faiblesse s’est révélée à lui, comme une rafale de vent qui l'aurait saisi de froid jusqu’aux os ; le rêve l’a trahi, le monde, cinglant et dur, l’a frappé. La chair, qui trop longtemps digérait son mal, retenait ses souffrances comme autant de syllabes lancinantes, a soudain failli, ployé sous le poids des douleurs. Et sans qu’il le veuille, sa bouche a pris la forme des mots « secours », et « mourir » ; un souffle informe a brûlé ses poumons. Mais lui-même n’a rien entendu.
- Tu ne te souviens pas ? a ri l’homme. Tu ne te rappelles pas ton nom ? se penchait vers lui la voix, sévère et agacée. Je pourrais t’épargner des bien terribles problèmes. Je pourrais t’aider, te soigner, te trouver un repas chaud, un endroit où dormir.
Deux énormes olives ont alors scintillé dans la direction de son regard, cerclés de lourdes paupières, d’une peau cuivrée, grise et luisante. Et l’imposante mâchoire d’un merlu est apparue, avec ses longues dents aiguisées, soudain animées pour débiter ces mots qu’il ne comprenait pas ; il a alors respiré l’odeur de la mer, salée et forte, avant d’inspirer ce parfum, comme un met pour ses narines.
- Ne voudrais-tu pas manger ? Tu dois bien avoir un papier sur toi ? Dis-moi qui tu es et je t’invite à ma table, je te paierais un festin, criait le poisson, d’une voix apitoyée, sourde et vibrante, comme venue des fonds de la mer.
« Un festin ? » a-t-il murmuré pour lui-même. De nouvelles images ont alors caressé sa pensée ; et son gros ventre rond a rugi, de cet appel sourd et jamais abreuvé, de ce cri que la force de ses fantasmes dissipait jusqu’alors. Serrant à la manière d’une femme enceinte son flanc entre ses mains, il s’est recroquevillé, les genoux pliés, la face striée de rides, marquée de douleur, avant de s’écrouler tout à coup dans le sable, allongé, essoufflé et les yeux clos. L’autre, le regard médusé, a songé que ce corps échouait enfin, que la mort l’emportait. Puis, au moment de s’approcher pour le dégager de la route, un léger son lui a semblé filer de la bouche du cadavre ; bien plus que des gémissements, des syllabes à peine audibles, susurrées lentement, avec douleur. Alors, tout en le traînant par les bras sur le sol grenelé de sable, à la manière d’une brouette, il a approché son oreille, non sans rire des propos qu’il parvenait à deviner.
« Ma vie, pestait l’homme au sol, tout ce que je me souviens de ma vie me donne l’impression d’avoir été ce long festin dont tu me parles. »
« C’est une chose étrange les souvenirs. Je me souviens moins de ma grand-mère que du goût de son pain d’épice, mélangé à la confiture de rhubarbe, moins du mariage de mon frère, que de ce plat gigantesque qu’il avait fait venir de Kiev, un gâteau long comme la table des invités, large comme mon bras, saupoudré de sucre, habillé de milliers de fraises. Je me rappelle aussi une autre fête, un anniversaire, peut-être même était-ce le mien – où des convives avaient rapporté les premières groseilles de l’année, ramassés sur le chemin ; je m’en servais des cuillers entières ; elles éclataient sous mes dents, pleines de sucre, et rougissaient la langue, restée parfumée par cette odeur des bois. Quand ? Avec qui ? Ou pourquoi ? Tout cela je ne m’en souviens pas. Rien ne m’est plus cher que la nourriture, et toute ma vie me semble avoir été motivée par cette même passion. S’il le faut, dorénavant, je passerai le temps qu’il me reste avant de mourir, à manger en rêve. »
- Si je comprends ce que tu dis, lui criait le Russe, tu ne te nourris donc que d’images ! Tu as forte imagination. C’est chose bien ; seule la foi te sera salutaire en ces temps difficiles. Alors, voilà pour te récompenser de tes efforts. C’est tout ce que je peux faire pour toi.
Le décor qui tournait à la vitesse d’une grande roue, a soudain ralenti avant de s’arrêter. Malgré cela, il a cru que sa tête roulait comme une balle sur le trottoir, car le vertige a continué ; ses yeux, fatigués, lui ont paru tourner dans leurs orbites, à la vitesse des mots que ses rêves débitaient, avant de perdre vitesse, et de se rabattre sur le ciel bleu et immobile.
Puis, quand la voix, monocorde et lointaine, s’est enfin tue, une main a tendu quelque chose, un objet rond qui a d’abord masqué la lueur du soleil, paru à ses yeux fragiles une ombre réconfortante, avant de livrer ses détails. Fait comme d’une pierre de lune, ce morceau de couleurs, marron et beige, était marqué de trous pareils à de minces bulles. Une chose que sa vision trouble a reconnue sans hésitation.
« Quel beau gâteau ! s’est-il exclamé, après l’avoir saisi avec la vivacité de l’éclair. Puis, l’ayant porté à la bouche, il s’est mis à le croquer à pleines dents, des dents carnassières, aidées par la force de ses mâchoires, lesquelles ont claqué comme les incisives d’un rongeur.
Dans ce tohu-bohu de craquements et de râles, l’homme à ses côtés s’est mis à rire, d’un rire gras qui n’en finissait plus.
- Je vois que ton appétit ferait passer l’enfer pour ce qu’il n’est pas, s’est-il écrié. Vraiment, a-t-il repris, avant de s’éloigner, il n’y a vraiment rien de plus beau que la foi…
Ce qu’a voulu dire cet homme, l’autre n’en aurait pas eu la moindre idée même s’il l’avait entendu. À ce moment, son repas a occupé son attention tout entière. Ses dents ont mâché ce gâteau comme, au péril de la noyade, ses poumons auraient inspiré de l’air ; son estomac l’a gobé comme on dit des monstres qu’ils dévorent leurs victimes, avec un impitoyable et furieux empressement. Son appétit l’a surpris lui-même. Car, au moment du festin, aucune odeur n’a compté, pas le moindre goût n’a chatouillé son palais, ni aucune texture n’a semblé se dessiner entre ses mâchoires sèches et désespérées.
« Je goberais des clous, s’est-il dit, j’en serais capable. Et peut-être bien était-ce de la terre ce gâteau. Car voilà que ce goût de sang revient, comme si j’avais mordu des cailloux. Ah, le sang ! Voilà bien la seule saveur dont le monde regorge. »
Sa langue lui a paru rouler plus librement, car çà et là, le long de cette rangée de dents, quelques canines ont laissé un grand vide derrière elles, où coulait maintenant ce métal froid qu’est le sang. Certaines se sont apparentées dans son esprit à de grosses miettes de gâteau, que, dès leur existence avérée, son appétit insatiable lui a fait déglutir. Et le sang aussi, malgré l’aversion que les souvenirs de ses expériences lui ont accolé, malgré son amertume d’acier, son goût tranchant comme un couteau, malgré tout cela, le sang se boit et s’apprécie.
« J’ai vu des hommes manger des choses bien pires, s’est-il avoué. Après les sécheresses, une fois les réserves vides, j’ai vu des hommes apprécier des jus immondes, des soupes de composts mêlées, comme s’il s’agissait du plus fin des thés de Chine. Alors, en ce temps, si la moindre patate valait de l’or, leurs épluchures coûtaient de l’argent. Que coûteraient-elles aujourd’hui ? Alors que, il n’y a pas si longtemps, sur la place où j’ai mendié, dans la ville, à l’ombre d’un noisetier dont moi et d’autres mangions les branches, nous errions d’arbre en arbre, comme des singes, dès que la force du soleil nous frappait les yeux. Mais ça n’a pas suffi. Tout ce temps, autour de moi, tombaient des corps déguenillés, qui semblaient se vider de l’intérieur, sécher sous le soleil, dont la peau devenait fibreuse et brûlée, avant de voler en débris, pareille à des feuilles mortes sous un coup de vent. J’ai vu des hommes se faire plus bas que les chiens, chasser des rats et des chats, les tremper dans une citerne d’eau bouillante, en mordre jusqu’à la moelle entre leurs dents affamées. Au milieu des villes rodaient aussi les loups, des gabous aux uniformes bruns, dont la matraque pendait au ceinturon, et nous regardaient, nous les ventres affamés, miséreux, d’un œil torve et méfiant. Ils paradaient dans les rues, accoutrés d’un mystère ; car leurs muscles à eux ne fuyaient pas, leurs jambes tenaient bien debout, et leurs épaules, saillantes et fières, nous menaçaient de coups. Alors que moi, je suis resté des journées et des semaines presque immobile, et, tout ce temps, j’ai subi le vent, la nuit et ses dangers ; à chaque carrefour, j’ai vu la mort pourrir les corps et les âmes, inspirer la peur et le crime. La faim ôte toute dignité. Même la chair de ses frères n’a plus pour l’homme que le goût de la satiété. Alors, je me suis fait à l’image du monde, j’ai durci comme une pierre. Et malgré tout, mes muscles ont péri, pendant qu’une bête a creusé son nid dans mon ventre, un trou béant, éreintant. Puis un jour, j’ai saigné du nez, et le soleil a tapé plus fort ; tout s’est mis à luire comme dans un rêve, et je n’ai plus vu du monde que ma faim… »